Soeur Marie Monnet

Soeur Marie Monnet

Soeur Marie Monnet, dominicaine, vit et travaille à Bruxelles. Elle est la directrice exécutive de l’université Domuni (www.domuni.eu), responsable des études et de la recherche. Elle dirige également la maison d’édition universitaire Domuni-Press (www.domunipress.fr).

Soeur Marie Monnet, tu es la directrice exécutive de l’Université Domuni (www.domuni.eu), qui est l’université des Dominicains en ligne. Peux-tu nous dire l’enjeu d’une telle présence ?

C’est un travail très créatif ! Il mobilise les nouvelles technologies, en permanente évolution. Celles-ci obligent à préciser de nouveau les objectifs de l’enseignement, à trouver les moyens pédagogiques adaptés. Je suis très heureuse quand tout ce travail rejoint les besoins réels d’un grand nombre. La théologie ou la philosophie deviennent accessibles à tous ! On rejoint une véritable faim, un besoin vital de se former … Je pense à un étudiant de 30 ans, chrétien très minoritaire et menacé par le terrorisme au Mali, qui éprouve une soif viscérale d’étudier la Trinité ; à cette jeune maman, qui consacre le temps des siestes et des soirées, à étudier ; à ce frère de Taizé, qui a pu faire sa licence de théologie tout en vivant au Bangladesh ; à tous ces prêtres qui peuvent poursuivre leur formation permanente, jusqu’à obtenir un master, sans pour autant abandonner leur ministère ; à ce cadre supérieur qui rédige ses devoirs dans les vols long-courrier …

La flexibilité, que j’essaie de promouvoir et de mettre en œuvre, en utilisant tout le potentiel d’Internet, permet de rejoindre chacun dans des situations très diverses. Nous vivons une communion spirituelle intense ! Cette toile de relations humaines et spirituelles n’est pas clinquante mais elle permet la circulation du savoir, des idées, de la vie. Elle insuffle un dynamisme à des personnes qui se sentent un peu seules, dans leur foi et dans leur questionnement. Progressivement, et c’est l’une de mes missions avec l’équipe pédagogique, chacun est invité à trouver son propre langage, à s’approprier la réflexion de la communauté croyante, afin d’être capable de rendre compte de sa foi. C’est stimulant pour les apprenants, comme pour les formateurs !

Comment la parole de Dieu vient directement te mettre en marche ?

Mon expérience commence avec la rencontre de croyants, de communautés croyantes. En cherchant à identifier l’esprit qui les anime, je découvre que leur « secret » est l’Évangile, la Parole de Dieu. Je suis entrée progressivement dans cette Tradition immense, qui a une âme, qui est traversée par un mouvement d’ouverture et de créativité, par un souffle qui vient de loin et qui va très loin, qui fait passer à travers des expériences de résilience jusqu’à la résurrection !

La Parole de Dieu, pour moi, n’est pas un texte, c’est une parole, une parole de vie, ultimement, c’est Quelqu’un : le Verbe. Et cette parole parle au cœur, chez ceux qui me précèdent, en moi, en vous… elle éclaire les situations, elle les dénonce parfois. Elle « tranche », comme un glaive bien affuté. Elle conduit à s’indigner ou à se solidariser.  Elle me met en marche, car elle m’entraîne dans ses choix. Je ne l’entends pas directement, mais par le biais de l’étude, de la vie quotidienne, de la prédication (celle que j’écoute, celle que je peux faire), par le dialogue, par la prière, par la rumination parfois, en de simples conversations humaines. Elle me met en marche et elle sauve mon espérance.

Soeur Marie Monnet

Soeur Marie Monnet

Dans tes méditations, on comprend que la marche est liée à l’ouverture, à l’hospitalité. As-tu vécu une expérience semblable ?

C’est l’expérience, c’est le secret de ma vie dominicaine. L’itinérance apostolique est géographique, car ma mission m’appelle à circuler beaucoup. J’ai appris à voyager de plus en plus léger, avec le strict minimum, axée sur l’essentiel. Je suis membre d’une congrégation missionnaire européenne, présente en Afrique et en Amérique du Sud, avec aussi des présences au Maghreb et en Irak. Comme les apôtres, les sœurs ont toujours beaucoup voyagé. C’est notre culture commune. Il ne s’agit pas de tourisme, d’un voyage superficiel mais d’une rencontre avec des cultures, des langues, des religions différentes, qui affecte en profondeur sa propre manière de penser, de croire, de prier, d’espérer, même d’aimer. Il faut accepter, dans une première phase, de sortir de sa zone de confort, de perdre ses repères et ses appuis. Ce n’est jamais agréable de mourir un peu … pour progressivement renaitre, dans un autre écosystème. « Si le grain ne meurt, il ne porte pas de fruit ».

Quand je me déplace, je fais l’expérience de l’hospitalité. Il y a l’accueil physique : je reçois de l’eau, de la nourriture, un lit, une douche… Il y a l’accueil du cœur : en me donnant les clés de la maison, on me dit souvent : « tu es chez toi »… II y a l’accueil de l’esprit : je suis initiée à des pratiques, des modes de pensée, des organisations juridiques et politiques que j’ignorais… Il y a l’accueil de l’âme car je suis associée à différentes formes de religions, de prière, dont certaines sont parfois très émouvantes … Parfois, il faut le reconnaître, cet accueil vient à manquer. C’est cette prise de risque qui est l’acte même de la foi. On peut alors ressentir une solitude, une forme d’abandon même, et il faut tenir.

Ces voyages font de moi une véritable catholique ! Au sens étymologique du mot, c’est-à-dire une femme capable de se rendre présente dans tous les lieux, avec un cœur ouvert à l’universel ! Cette expérience de l’itinérance et de l’hospitalité est si forte pour moi que j’ai consacré ma thèse de doctorat en droit à la libre circulation des personnes. Aujourd’hui, avec la « crise des réfugiés », c’est un thème d’une brûlante actualité. Il en va de notre humanité.

Cette itinérance et cette hospitalité se pratiquent des deux côtés. Avec ma communauté, je suis aussi celle qui reçoit souvent, dans notre maison de Bruxelles, des étudiants, tout au long de l’année, des hôtes de passage, des collaborateurs, des jeunes professionnels qui viennent pour se former à la foi chrétienne au cours de soirées. Cette ouverture sur le monde est le lieu même de la vie.

L’itinéraire est spirituel. Je suis encore jeune mais je pressens que la vie est un voyage, une trajectoire, une traversée, une forme d’exil parfois. Je suis tentée de m’installer, de planter la tente définitivement, de construire des clôtures, des murs, de me protéger de l’angoisse de l’inconnu, de la mort, de m’entourer de gens que je connais, que je comprends, qui pensent comme moi, bref, avec qui je me sens bien… Mais, paradoxalement, se figer, c’est déjà être mort. On pense se protéger,  se sauver de la mort en se figeant. C’est pile l’inverse !

L’inespéré surgit de la rencontre, inattendue. Un visage amical, un sourire, un regard, une parole forte, un système de pensée intelligent, une organisation humanisée … sont autant de traces de Dieu, d’échos de son Verbe, de semences de son intelligence, de bribes de son amitié. Ces rencontres sont improbables : elles dépassent le cours naturel des choses et elles me révèlent une autre humanité, plus authentique, au-delà des intérêts, des calculs, des liens naturels du sang ou du clan. Elles me disent quelque chose de Lui, de ce qu’Il est, de ce qu’il attend de nous. Elles me disent que la vie, c’est une Relation à quelqu’un d’autre, c’est un mouvement de sortie de soi, une invitation à discuter, à bouger, à danser. Ma vie religieuse dominicaine est cette aventure, cette prise de risque, cet inconfort-là, mais aussi cette récompense déjà !

Sur « Copains d’Avant », ce site où vous pouvez retrouver vos amis d’enfance, il y a une option sur « ma vie aujourd’hui ». J’aime bien cette réponse que j’y ai lue un jour : « elle est très différente de ce que je pouvais imaginer, elle est beaucoup plus réussie ». La marche, c’est ça, la foi aussi : complètement différente de ce que l’on pouvait imaginer, beaucoup plus réussie ! Alors, confiance … les perspectives ne sont pas bouchées, aucune situation n’est définitivement figée, l’avenir est prometteur.