Face à la mort de Lazare et à la tristesse de ses proches, Jésus impulse une force de vie. Cette semaine, le frère Maxime nous fait prendre conscience avec réalisme des puissances de mort qui secouent notre monde, et en même temps du jaillissement de la vie, partout, insaisissable, fruit de la foi et de l’engagement, signe de la résurrection.

Frère Maxime AllardFrère Maxime, dans tes méditations, tu nous parles des multiples morsures de la mort à l’œuvre dans les récits bibliques et dans notre monde contemporain. Est-ce que cela signifie que rien n’a changé ?

Rien n’a changé : c’est peut-être aller trop vite. Je crois que les récits bibliques – comme par ailleurs d’autres récits et réflexions en provenance d’autres cultures – nous éveillent à la mort, à la violence qui blesse et tue alors que nous préférons souvent – individuellement et collectivement – nous faire croire, nous bercer de l’illusion que nous contrôlons ces pulsions, ces désirs, ces choix délibérés de faire mal à autrui. En ce sens, les récits bibliques, lorsque nous les lisons, les écoutons et les méditons et en faisons un incitatif à une vie évangélique authentique, changent quelque chose : nous tenir en éveil. Ce n’est pas rien !
Rien n’a changé ! Peut-être même peut-on dire que c’est devenu pire : nous avons affiné les modalités et les mécanismes pour tuer. On tue et blesse mieux et plus de monde désormais qu’avant !
Aussi, on peut dire que rien n’a changé ! Car chacun a à recommencer l’écoute de ces récits, de voir qu’en soi, il y a encore des zones d’ombre où nous rêvons de faire mal et de tuer ; il y a encore en chacun de nous, des tentations de détourner le regard.
Mais dans ce cas, si rien n’a encore changé, c’est aussi une invitation évangélique à tenter (de nouveau, à nouveaux frais) de faire que quelque chose change. C’est à tout le moins l’Espérance que j’ai apprise de la vie religieuse, de l’histoire de l’Église, du partage de la parole et du pain.
Donc pas de pessimisme ou de résignation, mais de la résolution et du courage pour vivre, panser des plaies et encore et toujours tenter de prévenir des morts !

Pour ton ministère tu as séjourné en Afrique du Sud, au Rwanda et au Burundi. Comment cette expérience a-t- elle touché ta foi ?

Ces expériences m’ont permis de mieux saisir la vérité existentielle des récits bibliques, d’écouter autrement le cri des hommes et des femmes que je croisais, de parvenir à donner des mots à leurs voix et leurs lamentations dans la prière personnelle et communautaire.
Je venais et je vis encore dans un monde confortable, policé, d’où bien des traces d’injustice et de violence sont gommées, effacées. Là-bas, sous l’apartheid ou après un génocide, pas moyen de se bercer d’illusions bourgeoises ou capitalistes ! En fait, oui, cela demeure possible. C’est malheureux. Le cœur humain peut être si endurci. Personnellement, vivre là, partager la vie dominicaine de mes frères, prendre part à des actions – aussi petites soient-elles – pour tenter de changer quelque chose, cela m’a greffé un cœur. Cela aura été – et j’en rends grâce à Dieu – l’occasion pour que la grâce m’ébranle réellement et me fasse grandir dans la confiance et l’espérance… Aussi dans une charité marquée par la tristesse et la colère de la voir, cette charité, souvent si refroidie.

Au cours de ta vie, comment a évolué ta compréhension de la parole de Jésus « Ceci est mon corps » ?

Au commencement, c’était une phrase entendue, répétée à l’eucharistie. Rien d’autre. Puis vinrent les cours du P. Tillard, dominicain qui m’a enseigné à Ottawa, qui m’a fait découvrir des textes merveilleux de Chrysostome et d’Augustin sur l’eucharistie, qui m’a forcé à penser au Corps ecclésial du Christ, à sa chair dans le monde, à sa chair encore crucifiée aujourd’hui. C’était beau. Cela me permettait de comprendre certaines réactions viscérales envers certaines pratiques eucharistiques dans l’Église. Mais cela restait très théorique encore. Le passage en Afrique du Sud, au Rwanda, l’écoute pastorale d’hommes et de femmes blessés, abusés, violentés me firent sentir, vibrer cette parole sur plusieurs autres registres. Aussi, l’écoute de relations amoureuses réussies donne de la chair à ce « Ceci est mon corps ». Aussi l’écoute de pédophiles ou de leurs victimes qui font crier : mais n’avez-vous pas de respect pour le corps du christ ?
Ce n’est plus une phrase. C’est devenu une invitation « Vois, là est le Christ » ! C’est devenu une incitation à la responsabilité : « Vois – fais voir là le Corps du Christ »… Mais il ne s’agit pas seulement de le voir, il y a à le soutenir, à l’habiller, le nourrir… Cela devient alors l’impératif évangélique : « Vois, fais voir mais aussi aime… » C’est pour moi une joie mais aussi une tristesse. Une joie car il ne manque pas, dans la vie, de ce « corps » du Christ : au détour d’une rue, affaissé sur un trottoir ; dans un entretien ; devant mon miroir… Une tristesse, car je suis souvent démuni devant la chair du Christ : la panser, la respecter ne va pas de soi ! C’est peut-être là la dynamique de la vie chrétienne. C’est peut-être là que la prière et l’espérance peuvent surgir en vérité…