MALHB (325x404)Après des études d’ingénieurs, Marie-Augustin Laurent-Huyghues-Beaufond entre chez les Dominicains en 2008. Après ces années de formation qui lui font découvrir notamment la Finlande, il rejoint le couvent de Strasbourg où il est directeur régional du Pèlerinage du Rosaire. À partir de novembre prochain, il retournera dans le grand Nord, vivre avec les frères d’Helsinki.

Dans tes méditations, tu nous offres de nous approcher des personnages bibliques, avec un style très imagé et très concret. Un peu comme une bande dessinée. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

Je pense que cela vient de ma façon de méditer la parole de Dieu : je n’ai pas une formation littéraire et je suis un mauvais lecteur, je préfère largement les images et la musique ! Alors en abordant un texte biblique, je me compose souvent une image du texte. C’est particulièrement facile pour l’Évangile ou pour les passages narratifs, de mettre des personnages, des mouvements, des couleurs, des sons voire des odeurs dans une image mentale, en fermant les yeux. La question est ensuite toujours : et moi, où suis-je ? Dans une foule spectatrice et enthousiaste ? Parmi les pharisiens qui attendent Jésus au tournant ? Parmi les disciples lents à comprendre ? Ou parmi les éclopés du bord du chemin vers qui Jésus se tourne ? Si la parole de Dieu est comme une bande-dessinée, c’est pour que j’entre moi-même dans ces cases et que j’y trouve ma place !

Comment la parole de Dieu vient directement te mettre en marche, comme jeune frère et jeune prêtre ?

Pendant le noviciat, je passais toutes mes matinées à lire la Bible. Il nous était donné cette année de contact prolongé avec la parole de Dieu. Une moniale dominicaine m’avait alors dit : « Profitez en bien, de ce contact gratuit avec la Bible. Vous verrez, bientôt il faudra lui faire dire quelque chose à cette parole de Dieu… quand vous devrez prêcher, vous n’aurez plus la gratuité ! » Elle avait bien raison… on cherche vite à « faire parler » le texte car on doit soi-même prendre la parole. Et à force de presser le citron, il s’assèche. Depuis deux ans, ce qui me déplace à nouveau et me fait resavourer la parole de Dieu est la nouvelle traduction liturgique de la Bible, utilisée à la messe : des formules toutes faites qu’on a tant entendues sont d’un seul coup renouvelées, et me forcent à me laisser interpeller par ces mots.

Tu as un don pour apprendre les langues.Et en plus des langues étrangères usuelles, tu connais aussi le japonais et le finnois. D’ailleurs, tu vas retrouver le couvent d’Helsinki. Cette itinérance dans les langues et les pays te fait-elle déplacer aussi dans ta foi ?

Avant d’entrer dans l’Ordre j’avais voulu être missionnaire… et je suis ravi de l’être, d’une certaine manière, en allant à Helsinki. Là-bas, l’Église catholique est toute petite et très modeste, mais la population est luthérienne et orthodoxe, donc connaît déjà le Christ. Quand je vivais au Japon, avant d’être dominicain, c’était au contraire un monde complètement non-chrétien que je rencontrais. Dans un cas comme dans l’autre, le premier déplacement est un déplacement « en humanité » et en humilité : d’autres peuples vivent de manière très différente, voient le monde, s’expriment et font les choses de manière parfois étonnante, ce dont leur langue est le reflet. J’ai découvert que tous mes automatismes et mes réflexes sont très européens, très français… et cela fait du bien de s’en apercevoir ! Le défi est alors d’admettre que cela colore aussi ma manière de vivre la foi et d’envisager la vie de l’Église : que dire du salut dans une culture où le mot « péché » n’existe pas vraiment (Japon) ? Comment vivre la vie dominicaine dans un pays qui, à la Réforme, a expulsé de manière forte toute forme de vie religieuse jusqu’à en perdre l’image de la « bonne sœur » (Finlande) ? Comment finalement redire que l’amour de Dieu est universel alors que je suis moi-même d’une culture et d’un pays précis ? Ces voyages et ces traversées par la langue approfondissent en moi une vocation à l’universel.